L’histoire du poivre de Kâmpôt est un véritable récit épique, mêlant splendeur coloniale, tragédie humaine et renaissance miraculeuse. C’est sans doute l’un des seuls produits au monde à avoir connu une telle déchéance avant de redevenir une référence absolue pour les chefs étoilés.
Les Origines : L’héritage d’Angkor
La première trace écrite de la culture du poivre au Cambodge remonte au XIIIe siècle, telle que mentionnée par le diplomate chinois Zhōu Dáguān (ou Tcheou Ta-Kouan, 周達觀, 1266-1346) connu comme étant le « visiteur chinois d’Angkor » dans son livre Mémoires sur les coutumes du Cambodge (récit traduit en 1902 par Paul PELLIOT).
La production intensive de poivre a débuté avec la guerre d’Aceh en Indonésie (1873-1908). En 1873-1874, le sultan d’Aceh — nom historique de l’île de Sumatra — a préféré incendier ses propres plantations de poivre plutôt que de les abandonner aux mains des Néerlandais.
Puis une partie de la production a déménagé dans la région de Kâmpôt, entre mer et montagnes, où il trouve son terroir idéal. L’influence maritime du golfe de Thaïlande alliée à un sol quartzique riche en minéraux crée un microclimat unique.

L’Âge d’Or : « L’Or Noir » de l’Indochine
À la fin du XIXe siècle, sous le Protectorat français, le poivre de Kâmpôt connaît une ascension fulgurante.
- Rayonnement mondial : Il devient le poivre de référence dans les grandes cuisines parisiennes.
- Production massive : Les exportations atteignent jusqu’à 8 000 tonnes par an dans les années 1930.
- Luxe colonial : À l’époque, si vous mangiez dans un restaurant chic à Paris, il y avait de fortes chances que le poivre dans votre moulin vienne de Kâmpôt.

Vannage du poivre à Kep – Source : Geneanet
Durant la guerre d’Indochine, le Viet Minh s’intéresse à la production de poivre de la région. Cette production, qui peut être exploitée hors d’Indochine, constitue la meilleure source de devises étrangères pour les Vietnamiens souhaitant acheter des armes. Le poivre est transporté au Sud-Vietnam, puis expédié vers d’autres destinations, comme on peut le voir dans ce rapport de la CIA datant de 1954.

La Tragédie : L’ère des Khmers Rouges
Les années 1970 marquent le chapitre le plus sombre de cette histoire. Lorsque les Khmers Rouges prennent le pouvoir en 1975 :
- Abolition de la propriété : Les plantations sont abandonnées ou détruites.
- Travaux forcés : La culture du poivre est jugée « élitiste » et colonialiste. Les paysans sont forcés de transformer les poivrières en rizières ou en plantations de pommes de terre pour nourrir la population selon l’idéologie du régime.
- Perte du savoir-faire : Une grande partie des connaissances ancestrales disparaît avec les cultivateurs persécutés.
Pendant près de 30 ans, le poivre de Kâmpôt disparaît pratiquement de la carte mondiale.
La Renaissance : Le miracle de l’IGP
Dans les années 1990 et 2000, quelques familles de fermiers reviennent sur leurs terres ancestrales. Avec l’aide d’ONG et d’investisseurs passionnés, ils déterrent les racines survivantes et relancent la production.
Le tournant historique : En 2010, le poivre de Kâmpôt devient le premier produit cambodgien à obtenir une IGP (Indication Géographique Protégée).
Cette reconnaissance impose des règles de culture extrêmement strictes :
- Engrais exclusivement organiques.
- Utilisation de tuteurs en bois ou en brique.
- Récolte et tri entièrement manuels.

